Vertige d'une rencontre

Un film de Jean-Michel Bertrand

Revue de presse

6 - La Croix mercredi 28 juillet 2010

La Croix mercredi 28 juillet 2010

PORTRAIT

C’est Stevenson réincarné !

Jean-Michel Bertrand, documentariste caressant du regard cette nature à fleur de roche, à la recherche de son Graal : l’aigle.

Documentaire français, 1 h 15 ***

À 51 ans, le cinéaste originaire de la vallée alpine du Champsaur, amoureux de la nature et des oiseaux, livre un film aussi étonnant qu’enthousiasmant, auréolé du grand prix au Festival du film nature de Namur.

Il faut le voir gravir les sentiers pierreux de montagne avec son âne (Bourriquet) ou son petit cheval (Mistral), lestés de dizaines de kilos de matériel. Rien de superficiel, juste de quoi tenir une semaine sous une minuscule tente, seul, par temps de canicule ou d’intense froidure, les sens en éveil et l’objectif prêt à saisir tout ce qui se présentera de la vie secrète des animaux d’altitude. Il faut l’entendre confier le néant des heures d’attente à une petite caméra numérique, philosophant avec drôlerie entre deux bouchées de pain ou nettoyant sommairement sa gamelle avec quelques feuilles de papier hygiénique. C’est Stevenson réincarné, coureur des ravins et arpenteur des cimes, caressant du regard cette nature à fleur de roche, à la recherche de son graal : l’aigle, majesté en son royaume d’azur. Un rêve de gamin devenu but d’une vie.

Jean-Michel Bertrand a quitté l’école à seize ans et porte un amour farouche à l’endroit qui l’a vu naître, la vallée du Champsaur, dans le massif des Écrins (Hautes-Alpes). Il fut moniteur de ski l’hiver, planteur d’arbres l’été, s’est envolé pour le Canada où un réalisateur de documentaires a bien voulu le prendre sous son aile. À vingt ans, il partait en reportage en Haïti, inaugurant une vie de voyages et de tournages sur tous les continents, de l’Islande à la Mongolie en passant par les chevaux sauvages errant dans la banlieue de Dublin, rendus célèbres par un clip du groupe Cranberries.

Hélas, pendant vingt-cinq ans, ce fut le même "coup de cafard" au moment du départ, certain que tout ce dont il avait besoin était là, dans ce massif. Et le même "malaise", une fois rentré, avec la sensation de ne ramener qu’une vision forcément tronquée de la vie des autres. Artisan solitaire du cinéma, le documentariste a bien vécu de sa petite activité "de niche", hors du circuit classique des salles... Puis le désir de cette quête irraisonnée l’a envahi à nouveau. Les économies et les assurances-vie n’ont pas suffi. Il a fallu emprunter pour s’offrir trois années de vagabondage et de contemplation, passées en journées d’observation, en installation d’affûts, en semaines de planques, à la recherche du nid royal. Il a fallu ajouter deux autres années, riches de rencontres : le co-scénariste Dominique Marcel, le compositeur Jakob Vinje, le comédien Charles Berling qui dit une partie du commentaire, le distributeur Pierre de Gardebosc... Tous ont cru dans le pari insensé de ce fou plus qu’attachant. Tous ont cru dans ce film snobé par tant d’autres. De l’amateurisme, ces confidences sous la tente ? Du déjà vu, ces images d’animaux ? Non, le regard d’un amoureux obstiné sur la beauté du monde qui l’entoure. "J’ai cherché l’aigle, je me suis trouvé moi" note Jean-Michel Bertrand. Vertige d’une double rencontre. Arnaud Schwartz