Vertige d'une rencontre

Un film de Jean-Michel Bertrand

Revue de presse

3 - Libération du 21/07/2010

Libération du 21/07/2010

Libération

C’est un documentaire tout à fait hors norme. Celui qui l’a réalisé l’a fait avec ses propres moyens financiers, tout seul, par passion pour la montagne et les animaux qui y vivent. Jean-Michel Bertrand s’est lancé dans l’aventure de Vertige d’une rencontre sans producteur ni distributeur. Il a ramassé ses économies, a tapé dans celles de son frère pour s’acheter du matériel de haute qualité et il est parti filmer en solitaire, par période de cinq à six jours pendant cinq ans. Son idée fixe : se planquer et traquer l’aigle royal, un oiseau qui le fascine depuis l’enfance, très rare, très difficile à saisir. Comme il le dit : « Si je n’avais pas trouvé ce couple d’aigles et sa progéniture, il n’y avait de toute façon pas de film du tout. »

Ce n’est sans doute pas très raisonnable de se mettre ainsi en danger, mais c’est aussi le dénouement d’un parcours de documentariste hors cadre, voyageur et solitaire. Pendant des années, après avoir quitté l’école à 16 ans, Jean-Michel Bertrand a roulé sa bosse dans le monde, passant un an au côté des nomades de Mongolie ou tournant au fin fond de la Sibérie. Il a gagné sa vie ainsi, en ramenant des images de ses périples et en les montrant au cours de tournées pédagogiques type « Connaissance du monde ». « J’avais toujours une boule dans le ventre en quittant ma montagne et ma famille pour partir au loin. A force, j’ai fini par trouver cette relation de regard de l’Occidental à l’étranger assez malsaine et je me suis dit que j’allais chercher à des milliers de kilomètres des images, alors que celles qui me passionnaient véritablement étaient à quelques heures de marche de chez moi. »

Alors il arpente, avec 50 kg de matériel, le parc national des Ecrins dans les Alpes, se filme en petite caméra DV (« pour montrer à ma femme et mon fils ce que je fabriquais là-haut »), planqué sous une tente de camouflage, bougeant le moins possible, seul, transi le plus souvent mais tout excité à la vue presque édénique d’animaux en liberté, s’affairant à leur survie quotidienne. Il ramène ainsi des images magnifiques, notamment une cavalcade de chamois dans la neige filmée au ralenti qui est un pur instant de grâce à couper le souffle.

A titre personnel, on est sûrement moins exalté par la vision des aigles que ne l’est le réalisateur lui-même, mais les saynètes animalières se succèdent avec une fraîcheur qu’on ne trouve pas ailleurs. Sans doute est-ce dû à la patience et à l’opiniâtreté du cinéaste, à ce lien très enfantin qu’il a maintenu avec cet environnement qu’il qualifie de « magique ». La voix off de Charles Berling et la musique de Jakob Vinje s’accordent au lyrisme de l’ensemble.

Didier Péron